Les textes de Pierre Sommermeyer

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Ah ça ira, ça ira !

{{ {Paru dans le numéro 1780 du Monde libertaire 15 juin 2016

vendredi 30 septembre 2016, par ps

Dans mon dernier article (ML Mai 2016) sur la révolution, non je me trompe, dans mon dernier article sur le retour du théâtre politique que j’avais consacré à « Je suis Fassbinder » de Stanislas Nordey au TNS de Strasbourg, je disais « La problématique qui parcours toute la pièce est ’’de savoir comment détruire cette société ?’ ». La question qui en découlait est, bien sur, de savoir comment faire la révolution.

Ce 28 avril 2016, à Mulhouse, sur la Scène de la Filature j’ai participé à la révolution, enfin non j’ai assisté au début de la grande Révolution, celle de 1789. La question que je me pose c’est au fond pourquoi je n’y ai pas participé ? Elle était là , autour de moi. A plusieurs reprise je ne savais plus si j’étais dans cette salle du Tiers Etat à Versailles alors que j’avais payé mon billet en 2016 pour voir ce qu’à quoi je ne participais pas. J’ai jamais vu un foutoir comme ça ! De partout, des cris et des insultes fusaient, à droite à gauche , derrière, devant. Tout le monde voulait parler. J’ai pas pu placer un mot.

Pendant trois heures je n’ai plus su si j’étais dedans ou dehors. L’auteur et metteur en scène Joël Pommerat ne s’est pas laissé enfermer dans ce qui aurait put être qu’une reconstitution historique. Il a été plus loin. Comme tout artiste il a créé ce qui allait se passer. Il a vu venir. Cette pièce, "Ça ira (1) Fin de Louis" créée au courant de l’année 2015, en plein fracas terroriste en France, raconte autre chose. Elle dit ce qui s’est passé en juillet 1789 à Versailles lors de la convocation des Etats généraux. Elle dit ce qui se passe ces jours-ci (avril-mai 2016) Place de la République. Elle dit un pays exsangue, où les financiers ont la haute main sur l’économie, où les paradis fiscaux sont la règle aristocratique et ecclésiale. Elle dit un pays où le déficit est colossal et la dette abyssale. Elle dit des gens qui sont réunis, on ne comprends pas trop comment et qui prennent la parole. Elle dit des gens qui décident d’écrire une constitution.

A Nuit Debout les prises de paroles sont limitées, deux minutes par personne. Chacun pouvant parler, la parole est libérée. A Versailles c’est plus difficile. A Versailles la parole est créée. Sur les places de France elle est domestiquée, ailleurs elle est extorquée, volée, expropriée. Et ces gens qui sans aucune formation juridique, sans formation du tout d’ailleurs, je veux dire sans formation adéquate à un tel projet, se piquent d’écrire une constitution. Quelle rigolade ! Pourtant cela n’empêche pas le philosophe Jacques Rancière, de dire : « Rédiger une constitution est important quand c’est fait par des gens à qui on ne le demande pas, qui n’ont pas « qualité » pour le faire ». Lui parle de Nuit Debout, mais ce qui vaut pour l’une vaut pour l’autre. Dans le débat versaillais se heurtent deux idées maitresses. Que veut dire proclamer la liberté et l’égalité à des gens qui ont le ventre creux ? Ce débat entre les libertés réelles et les libertés formelles va irriguer les siècles qui suivront la proclamation de la Déclaration des droits de l’homme. Nous savons bien, nous libertaires, que toutes ces libertés vont de pair. Que toucher aux unes aliènent les autres et inversement.

Ce spectacle de la réalité mise en scène nous montre les tenants du pouvoir incapables de comprendre ce qui se passe. Le roi qui l’est encore pour peu de temps d’ailleurs, ne réalise pas qu’il ne l’est plus par la grâce de Dieu. Sa femme, la reine qui fait très peu d’apparition, semble jouer un rôle considérable en arrière plan, incarnant bien celle qui aurait dit « «  Qu’ils mangent de la brioche !  » puisque le peuple n’avait plus de pain. En face, à la tête de la fraction radicale du Tiers état, une femme, aussi, tient tête à la faction légitimiste.

En arrière plan le bruit de la foule, des canons, des combats. Le retour régulier à la base, dans un comité de quartier où se pose la gestion du quotidien. Puis il y a la question des armes. La révolution en danger s’arme. Des soldats changent de camp. Des arsenaux sont pillés. Des groupes armés sont organisés. La police politique révolutionnaire apparaît. La messe est dite. Une femme, de nouveau, menace les révolutionnaires, elle annonce la contre-révolution en devenir.

Revenons à Rancière. Pour lui le retour des symboles des luttes collectives ne peut qu’être très lent « en raison de la contre-révolution intellectuelle qui a réussi à séparer la jeunesse de toute une tradition de lutte ». Cette contre-révolution a fait tomber sur nous une chape de plomb dont nous avons bien du mal à nous débarrasser. On voit dans les milieux anarchistes revenir au premier plan les vieilles barbes comme si elles étaient les seules à émerger de ce flou qui nous submerge. Des militants plus contemporains comme Berneri, Prudhommeaux ou Mercier Vega ont disparu des mémoires.

Proudhon puis Kropotkine ont écrit des pages admirables de lucidité sur cette révolution que met Pommerat en scène. Le premier rappelant l’importance de la Gironde donc des Girondins, initiateurs d’un fédéralisme qui cherchait ses marques. Le second s’arrêtant longuement sur la situation de la paysannerie française de l’époque en insurrection permanente sous le règne de ce roi Louis. Pour lui c’est de la jonction de cette jacquerie, générale et permanente, avec les désirs d’émancipation de la bourgeoisie que naît la Révolution. Et notre prince russe de démontrer qu’elle va se faire au détriment des premiers. Dans toutes leurs revendications, les paysans réclament le retour des droits communaux éliminés au cours de l’histoire par les nobles. Mais ces droits, volés, extorqués, il faut que le paysan les rachète. On avait pu croire que, lors de cette fameuse nuit du 4 août 1789, les droits des seigneurs avaient été abolis, mais dans les faits il n’en fut rien. Dans nos mémoires scolarisées règne les souvenirs glorieux de Valmy, de la Terreur, de Robespierre. Les femmes si présentes dans la pièce de Pommerat rappelant du côté des révolutionnaires, Olympe de Gouges, Charlotte Corday ou Manon Roland ont été évacuée des manuels, trop dérangeantes.

Y aura-t-il une suite, puisque le titre s’écrit ainsi : « Ca ira (1) La fin de Louis » ? Ce n’est pas forcément nécessaire puisque tout est déjà contenu dans cette pièce et que l’ombre de la contre-révolution obscurci déjà l’horizon européen.

Pierre Sommermeyer

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