Les textes de Pierre Sommermeyer

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Quatre jours en janvier

samedi 30 mai 2015, par ps

- Dix sept morts, les uns emblématiques, les autres ordinaires. Dix sept morts et des scènes de guerre dans un pays qui semblait bien éloigné de toutes ligne de front. Dix sept morts à qui l’« on » célèbre des morts bien différentes. Il y a les meurtriers et leurs raisons, les inconnus, morts collatéraux et les célèbres. Ces derniers sont en tête et dans la tête de tous les cortèges, ils incarnent la liberté de parole assaillie, bafouée, menacée. Parmi les autres il y en a quatre dont le sort dérange, ils n’étaient pas partie prenante dans l’histoire. Ils n’était pas de la police nationale ou municipale. En allant faire leur courses ils étaient bien loin de penser qu’ils ne rentreraient pas chez eux les bras chargés de victuaille. Ils son morts parce qu’ils étaient juifs. Ceux là comme les treize autres sont les victimes, consentantes pour trois d’entre elles, d’un acte de terrorisme, conçu, inspiré, perpétré, à la fois bien loin et ici.

- Cet acte a été un succès. Dans les jours qui ont suivi une déferlante de décisions, proclamations, cris d’effroi ont submergé la France. Pour peu que notre voisin soit un peu ou beaucoup bronzé il devenait un terroriste potentiel, surtout s’il avait huit ou neuf ans. Des militaires , fusil mitrailleurs aux poings arpentaient les trottoirs de nos villes.
- Pour ceux qui comme moi ont vécu la guerre d’Algérie une certaine puanteur commençait à apparaitre.

Le terrorisme c’est la guerre !

Beaucoup d’analyses ont été faites à ce propos. Certains ont parlé de guerre des pauvres contre les riches, d’autres de guerre révolutionnaire ou de guerre asymétrique. Qui fait la guerre à qui ? Ce qui est clair dans la guerre qui nous concerne actuellement c’est qu’elle n’a pas été déclarée. Il ne s’agit pas d’une opposition entre deux nations. Comme pour beaucoup de conflits elle a des origines bien lointaines qu’on peut dater de l’intervention soviétique en Afghanistan qui se termine en 1989 et signe de fait la fin de l’Union soviétique. A partir de ce moment ce que l’on peut appeler l’islamisme radical devient le nouvel vecteur international portant le vent du changement dans des pays dit musulmans, qu’ils soient laïcs ou pas. Avant l’attentat contre les Twin towers il y eut la sale guerre civile algérienne que la France regarda de loin sans trop y croire. L’intervention des USA avec G.W. Bush sonna la fin de la stabilité des Etats moyen-orientaux. Aujourd’hui il n’existe plus une frontière stable sur cet arc qui va de la Turquie au Nigéria africain en passant par la Somalie. Tout ce qui avait succédé au Traité de Sèvres (1920) comme à la décolonisation est en ruine. Seul surnage le discours révolutionnaire appelé « islamisme radical » qui se nourrit à la fois de l’Islam traditionnel et de la misère et l’humiliation des populations auxquelles il s’adresse. Son ennemi est ce monde qui l’oppresse, à la fois chrétien, juif, féministe, homosexuel, laïcard, capitaliste, etc. Les populations concernées se trouvent à la fois au Moyen Orient ou en Afrique comme dans nos villes et banlieues. Poser l’origine sociale des acteurs terroristes comme explication de leurs actes, en une espèce de fausse justification est une erreur. D’aucuns ont fait cela à propos d’Hitler dont l’enfance n’avait rien à envier à celles des frères Kouachi et de Coulibali. La prédestination n’existe pas sauf en théologie. Il faut au moins respecter ce qui reste de libre arbitre chez ces gens.

Aujourd’hui la guerre entre les puissances de ce monde, dont la France, et l’islamisme radical est ouverte. Dans un monde repus, l’engagement radical est la seule respiration possible pour des jeunes en quête d’absolu comme on l’est autour de la vingtaine. Pour certains c’est le Djihad, pour d’autres ce sont les squats, l’autonomie, Notre Dame des landes et les ZAD à venir. Anarchiste, je me reconnais dans ces derniers malgré certains désaccords, anarchiste j’ai peur de ceux qui partent rejoindre un quelconque califat.

Dans cette guerre qui dure, qui ne peut avoir de fin, nous libertaires ne pouvons choisir notre camp au risque de nous perdre. Pourtant quand ce qui ressemble à la liberté de parole, même imparfaite, est menacée nous devons parler. Il fut courant dans bien des milieux révolutionnaires d’opposer libertés formelles et libertés réelles. Nous devons affirmer que sans les libertés formelle il ne peut y avoir de libertés réelles. Ceux qui pensent autrement sont en fait partisans d’une société autoritaire, de même que ceux qui pratiquent le terrorisme. Dans les deux cas il s’agit de faire peur, de menacer, de soumettre aux forts, aux autorités. Il faut sortir de cet espèce de tiers-mondisme pour qui il suffit d’être opprimé pour avoir raison, pour être porteur d’une liberté nouvelle. La question de savoir si les caricatures étaient justifiées ou pas est secondaire. Les assassinats de Toulouse ou de Bruxelles n’avaient pas besoin de ce type d’excuses. La couleur des assassins est secondaire, Breivik est bien blanc de chez blanc, il a 77 morts à son actif. A Toulouse comme à Bruxelles il s’agissait surtout de juifs. Vu le nombre de manifestations qui suivirent peut être ces victimes n’étaient pas si innocentes que cela ! Faut il à ce propos reprendre encore le texte de Niemoeller ?

Au Pakistan il n’est nul besoin de caricatures ou de droits de l’homme pour tuer, massacrer, qui n’est pas d’accord. Le monde qui se reconnait dans le nom de « musulman » ne cesse pas de mourir sous les coups de ceux qui prétextant une religion « vraie » ne visent qu’un pouvoir totalitaire. Il n’y a plus de société isolée, nous vivons dans un monde globalisé. Ce monde produit des tueurs, légaux pour certains, « illégaux » pour d’autres, qui tous mangent aux râteliers des fabricants d’armes.

Personne ne mérite de mourir sous leurs coups.

Je refuse cette espèce de culpabilité collective que l’on veut nous faire porter. Je ne suis pas concerné par la banalité du mal, banalité sociale ou individuelle. Je ne me sens pas coupable de n’avoir pas été une assistante sociale ou un volontaire dans une ONG de banlieue. Quand le tonnerre gronde, quand le mal arrive, quand la mort rôde, la tâche des révolutionnaire c’est de survivre jusqu’à l’aube suivante. Il nous faut continuer à parler, écrire, penser malgré tout, c’est le sens du défaitisme révolutionnaire. Il nous faut maintenir le fil rouge de l’espoir de quelque chose de neuf.

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